
Volume 30 - numéro 1 - mars et avril 2002
Par Jean-François Noulin
Le Bt, dont le nom complet est bacille de Thuringe (Bacillus thuringiensis) est le plus petit des deux personnages de cette histoire, mais pas le moins fort. C'est une espèce de bactérie se présentant sous la forme d'un bâtonnet d'environ 0.005 millimètre de long sur 0.001 millimètre de large. Il doit son nom au lieu de sa découverte en 1911: la province allemande de Thuringe. Depuis, il a été trouvé dans toutes les régions du globe; son habitat étant le sol et la surface des végétaux.
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Après sa découverte, le genre humain s'est beaucoup intéressé à ses propriétés. Ce bacille fabrique un excellent insecticide naturel contre les larves des insectes appartenant à différents ordres comme celui des coléoptères (les coccinelles et autres), des diptères (mouches et compagnie), et des lépidoptères (papillons et mites). Apparemment, il n'a aucun effet sur les hyménoptères (abeilles, guêpes et fourmis). Pour comprendre comment il agit, il faut entrer dans les détails de sa vie privée |
| Quand le bacille trouve un endroit à son goût, il se reproduit. Cela signifie que tout le matériel qu'il contient se dédouble puis se divise en deux parties égales formant ainsi deux nouveaux bacilles. Puis chaque partie grossit, se dédouble et se redivise. Ce phénomène est appelé le cycle végétatif (cycle A du schéma). À partir d'un seul individu, on peut théoriquement en obtenir une infinité. Évidemment c'est de la théorie. En pratique, le bacille est comme tous les êtres vivants. Quand tout l'espace est occupé ou quand les ressources deviennent rares, la population se met à stagner. Il lui faut alors coloniser un autre territoire. Pour cela, le bacille a développé une stratégie (cycle B du schéma). C'est la sporulation. Deux évènements se produisent alors. Le bacille se met à sécréter une coque très résistante qui entoure son matériel génétique pour former une spore. | ![]() |
Cette spore va pouvoir résister à des conditions extrêmement défavorables jusqu'à ce que se présente un milieu propice à sa germination qui redonnera alors le même bacille qu'avant. Parallèlement à la formation de la spore, une partie du contenu du bacille va former une toxine ou un mélange de toxines qui va être dispersé quand la bactérie va sporuler. En se nourrissant par exemple de feuilles, la larve d'un insecte sensible risque d'ingérer la toxine et la spore déposées sur sa nourriture et de s'empoisonner. C'est bien sûr cet épisode que l'homme a exploité en augmentant les probabilités de rencontre entre l'insecte et la toxine. Et il l'a fait, soit en pulvérisant les toxines sur les champs et les forêts, soit en incorporant le gène du bacille dans les gènes d'une plante pour qu'elle produise elle-même la toxine du bacille et tue l'insecte. Cette dernière technique conduit à la production de plantes transgéniques telles que le maïs Bt.
Le deuxième personnage est le Tétras du Canada (Dendragapus canadensis). Environ 70000 fois plus grand que le Bt avec ses 33 à 45 centimètres de longueur, le Tétras du Canada appartient à l'ordre des galliformes et à la famille des Phasianidés. Il vit dans les forêts du nord de l'Amérique du Nord, de préférence dans les peuplements d'Épinette noire et de Sapin baumier. Adulte, il s'alimente de fruits, de champignons, d'insectes et de plantes vertes. Il consomme aussi des bourgeons terminaux et des aiguilles de conifères. Sa nidification se fait au sol dans une dépression et le nid est tapissé d'aiguilles de conifères, de lichens, d'herbes fines et de quelques plumes. En général, la femelle pond de 6 à 8 œufs au rythme de un par 1 ou 2 jours et les poussins ne restent au nid que pendant environ 8 heures.
Le tétras partage son habitat avec, en autre, un insecte appelé Tordeuse du bourgeon de l'Épinette. La tordeuse ou Choristoneura fumiferana est un papillon (lépidoptère) indigène plus connu pour ses ravages forestiers que pour sa beauté. En effet, ce n'est pas le genre de papillon qui fait s'extasier le promeneur. Encore faudrait-il qu'il le voit!
La vie de la tordeuse du bourgeon de l'Épinette que j'appellerai TBE pour des raisons évidentes de facilité d'écriture, est assez bien connue. De l'œuf au stade adulte (papillon), elle passe par 5 stades larvaires (chenilles) pendant lesquels, elle se nourrit des feuilles des épinettes, toute espèce confondue, et du Sapin baumier. Elle en mange tant que l'arbre peut en mourir. Comme beaucoup d'êtres vivants, sa population est soumise à un cycle. Dans le cas de la TBE, ce cycle est d'environ 30 ans et les dernières épidémies canadiennes connues remontent aux années 1909, 1938, 1967 et 1992. Évidemment, l'inquiétude provoquée par la TBE n'est pas tant pour les arbres que pour les pertes de revenus occasionnées à l'industrie forestière. En effet, mêmes si certains arbres survivent, leur croissance est tout de même ralentie. Par conséquent, le volume de bois récolté dans une exploitation est soit plus petit, soit plus long à atteindre (deux paramètres incompatibles avec la façon dont l'industrie voit les choses; production et épuisement des ressources naturelles). La lutte contre la TBE s'est donc organisée d'abord par des moyens chimiques puis par des moyens plus "naturels".
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Et c'est là qu'intervient le bacille de Thuringe. Il est la nouvelle recrue que le genre humain a engagée pour sauver les forêts de conifères. La toxine et la spore sont produites massivement à l'aide de cuve de fermentation puis les deux sont épandues par avion au-dessus des champs et des forêts. Jusqu'à présent, l'efficacité sur la TBE et aussi sur 200 autres espèces de lépidoptères a été constatée. C'est un progrès car les pesticides chimiques, encore largement utilisés, ont un spectre de destruction des insectes beaucoup plus large. Un autre intérêt est l'absence apparente de toxicité sur les mammifères et les oiseaux.
Et pourtant... Récemment, une étude réalisée conjointement par l'université Simon Fraser de Colombie Britannique et l'université de Toronto a mis en évidence un effet nuisible du Bt sur les populations du Tétras du Canada. Cet effet indirect est relié à son efficacité. Ainsi, dans des parcelles forestières pulvérisées avec du Bt, la population de larves de lépidoptères diminue de 55%. C'est un résultat positif pour les arbres. Mais il faut savoir que, pendant les deux premières semaines de sa vie, le régime alimentaire des tétras est constitué de larves de lépidoptères à 64%, le reste étant composé de sauterelles et de fourmis. Ils trouvent dans cette source de nourriture les protéines nécessaires à leur développement. Puisqu'il y a une diminution de la population d'insectes dans les parcelles traitées, on pourrait s'attendre à des effets sur la croissance des tétras. Et effectivement, l'étude démontre que les poussins du tétras vivant dans des parcelles traitées au Bt grandissent 30% moins vite que leurs congénères élevés dans des parcelles non traitées. |
Quelles seront les conséquences de cette étude ? Il y a fort à parier que le sort des tétras n'intéresse pas grand monde (à part les chasseurs, bien sûr) et que l'épandage de Bt a donc encore de beaux jours à venir. C'est un moindre mal pour l'environnement comparé aux pesticides chimiques. Par contre, de nouvelles applications forestières du Bt se développent dans les laboratoires et elles présentent un peu plus de risques pour l'environnement. Ainsi, l'épinette du futur a déjà été créée. Cette épinette transgénique, contenant un gène bactérien sécrète sa propre toxine insecticide.
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http://www.mrn.gouv.qc.ca/fimaq/ima/fiche/tordeuse/tordeuse.asp |
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Gauthier J et Aubry Y : L'atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional, 1995. |
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Norton ML, Bendell JF, Bendell-Young LI, and LeBlanc CW : Secondary effects of the pesticide Bacillus thuringiensis on chicks of Spruce Grouse (Dendragapus Canadensis). Arch. Environ. Contam. Toxicol. 41, 369-373, 2001. |
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http://www.sciencepresse.qc.ca/kiosqueforet/page4foret.html et http://www.nrcan.gc.ca/cfs/solutions/winter98/buildx.html |
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