
Volume 31 - numéro 3 - Juillet, août et septembre 2003
Par Dominic Granger;
La tortue-molle à épines (Apalone spinifera) fait partie de la famille des Trionychidés, c’est-à-dire des tortues à carapace molle. On identifie la tortue-molle à épines à sa carapace sans écailles, recouverte d’une peau ressemblant à du cuir et aux petites épines coniques qui garnissent le bord antérieur de sa carapace. Sa coloration varie de olive à brun pâle avec des petites taches noires en forme d’ocelles. Le plastron est petit, uni et de couleur blanche ou jaune. La tête et les membres sont de couleur olive à gris avec des marques noires bien définies. La tête effilée se termine par un nez en forme de petite trompe.

Le mâle est plus petit que la femelle bien que sa queue soit plus longue. La longueur de la carapace peut atteindre une cinquantaine de centimètres chez les femelles tandis que la longueur maximale de la carapace du mâle serait de 24 centimètres. Les tortues vivant à la limite nord de leur aire de répartition, comme c’est le cas au Québec, ont tendance à croître plus lentement et à atteindre la maturité plus tardivement que celles qui vivent plus au sud.
De septembre à avril, la tortue-molle à épines hiberne au fond de l’eau, utilisant d’années en année les mêmes sites appelés hibernacles. L’accouplement a lieu en avril ou en mai. En juin, la femelle pond sur la rive des lacs et des rivières. Elle y dépose une vingtaine d’oeufs qu’elle abandonne enfouis dans le sable. C’est la température du sol qui déterminera le temps d’incubation des oeufs et la date de naissance des petites tortues. Quelques survivants seulement atteignent l’âge de la maturité, soit environ 12 ans. Il faut plusieurs centaines d’oeufs pour produire une seule tortue adulte qui, avec un peu de chance, pourra vivre jusqu’à 53 ans!
L’aire de répartition de la tortue-molle à épines est vaste à l’échelle de l’Amérique du Nord. Elle s’étend du sud des Grands Lacs jusqu’à la côte du golfe du Mexique, et des montagnes Rocheuses jusqu’aux Appalaches. Cependant, cette espèce est rare au Canada puisqu'elle n'est présente qu'à quelques endroits au Québec et en Ontario. Sa répartition au Québec semble aujourd'hui limitée à la baie Missisquoi, dans le lac Champlain. C'est d'ailleurs le seul site présentement connu de nidification. Une partie des individus hibernerait au Vermont (États-Unis), près de la frontière québécoise, avec plusieurs centaines de tortues d'autres espèces.


Autrefois, il existait au Québec deux autres populations de tortue-molle à épines, soit une dans la rivière des Outaouais, à l'ouest de Hull, et une autre dans les eaux entourant l'île Perrot et l'extrémité ouest de l'île de Montréal. Il y a eu plusieurs tentatives depuis la fin des années 1990 pour retrouver l'espèce dans ces secteurs, mais les efforts n'ont pas encore permis d'en confirmer sa présence.
La tortue-molle à épines est une espèce aquatique qui utilise une grande variété de milieux : rivières, ruisseaux, lacs, étangs près des rivières, et les baies marécageuses. Elle fréquente des habitats distincts pour accomplir les différentes activités de son cycle vital, c’est-à-dire pour l’alimentation, l’exposition au soleil, la ponte et l’hibernation. L’espèce préfère les fonds mous, sablonneux ou vaseux, où elle peut s’enfouir facilement. Mais elle peut également être observée là où le fond est davantage rocheux ou rocailleux. La tortue-molle à épines est souvent trouvée près de buissons submergés, d’arbres tombés ou d’autre débris pouvant lui servir d’abri.
De façon générale, le climat limite le succès de reproduction des tortues qui vivent à l’extrême nord de leur aire de répartition. Le taux de reproduction est compromis par une saison estivale souvent trop courte et le climat froid retarde la croissance des tortues. Ces populations ont alors une très faible capacité de réaction face à une augmentation de la mortalité des individus.
Différents facteurs attribuables à l'homme contraignent aussi le maintien des populations. La pollution chimique, les collisions avec les embarcations marines, la réduction des ressources alimentaires, la prédation des nids et des jeunes par les ratons laveur, moufettes, chats et chiens, la construction de barrage, ainsi que la perte d'habitats à la suite de l'utilisation récréative des berges ou de leur transformation sont parmi les principales menaces à la survie de l’espèce.
Au Québec, le risque d’extinction de la tortue-molle à épine est élevé à cause de la taille réduite de sa population, du nombre limité d’habitats essentiels et de son isolement d’avec les autres populations nord-américaines. Tous ces éléments contribuent à la réduction des échanges génétiques et empêchent la recolonisation d’un site après la disparition d’une population locale. De plus, des problèmes de consanguinité et de diminution de la variabilité génétique peuvent survenir lorsque la taille d’une population animale est trop réduite.
La rareté de l'espèce, la faible superficie des habitats actuellement utilisés et la petite taille de l'effectif font en sorte que toute perturbation de l'espèce ou de son habitat risquerait d'accélérer la disparition de celle-ci. Cependant, la tortue-molle à épines possède un bon potentiel d'accroissement de population en raison de sa grande longévité et du nombre élevé d'oeufs que produit la femelle tout au long de sa vie. En protégeant et en aménageant des habitats, en réduisant les facteurs de mortalité des oeufs et des nouveaux-nés tout en contrôlant les facteurs de dérangement et de mortalité accidentelle, il serait possible de maintenir et même d'augmenter l'effectif et l'aire de répartition pour cette espèce.
Actuellement, la tortue-molle à épines fait l'objet d'un suivi au Québec. Un plan de rétablissement a été élaboré et sa mise en oeuvre, sous la direction des biologistes de la Société de la faune et des parcs du Québec, a débuté en 1997. Plusieurs actions ont été entreprises dont, entre autres, un suivi à l'aide de radios émetteurs afin de localiser les habitats utilisés par cette tortue, une campagne de sensibilisation auprès du public et des négociations auprès de propriétaires terriens afin de pouvoir protéger des sites jugés importants pour la survie de l'espèce. Il y a eu l’acquisition récente de certains sites jugés importants pour la survie de l’espèce et la création de la réserve écologique de la Rivière-aux-Brochets. Des études sur le déplacement des tortues et des analyses des contaminants sur les oeufs infertiles se poursuivent. Un réseau d’observateurs le long de la rivière des Outaouais, de la rivière Richelieu et du fleuve St-Laurent a été mis sur pied.
Dans un contexte de conservation de la biodiversité, on ne peut négliger le caractère unique de cette tortue au sein de la faune québécoise. La tortue-molle à épines est en fait la seule représentante de la famille des Trionychidés au Québec. De plus, la population québécoise de cette espèce est isolée géographiquement des autres populations de l’espèce en Amérique du Nord. La population québécoise est possiblement mieux adaptée que d’autres aux contraintes environnementales liées à sa position nordique, comme cela fut démontré pour d’autres populations de tortues vivant à la limite nord de leur aire de répartition.
Il est possible de lever son verre à la tortue-molle à épines. En effet, la bière la Rescousse fait la promotion de 3 espèces menacées, soit le Pluvier siffleur, le Chevalier cuivré et la tortue-molle à épines. Une partie des bénéfices générés par la vente de cette bière est remise à la cause de ces espèces méconnues et menacées.

Si vous apercevez une tortue-molle à épine, communiquez :
P.S Il est possible d’admirer une tortue-molle à épines dans les nouveaux aménagements de l’Écomusée, situé à Ste-Anne-de-Bellevue. En effet, au sous-sol, de nombreuses espèces de tortues et de serpents sont présentées.
P.P.S J’en profite pour vous informer que l’Écomusée a aussi aménagé un endroit (juste à côté des tortues) où il est possible d’admirer les polatouches ou écureuils volants en plein activité nocturne. Le « vol » plané des polatouches au dessus des souris qui courent dans tous les sens, est vraiment quelque chose à voir!
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